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Nous nous comprenons. Opuscule 1: 1ère partie: Je comprends ma femme

09 mars 2009 | Archive

Grisélidis Réal écrivaine, peintre, prostituée et militante est morte le 31 mai 2005. Le lundi 9 mars 2009, ses cendres ont été transférées au cimetière des rois, sorte de panthéon genevois. Une opération qu'elle avait souhaitée, une sorte de résurrection provocante qui nous réjouit, à Quel Sexe. Nous lui rendons hommage par quelques extraits à lire ou écouter, tout simplement.
Thierry, webmestre de Quel Sexe?
Daniel Mermet: Vous voulez mourrir comment, vous voulez être enterrée comment?
Grisélidis Réal: Si vraiment les gens veulent conserver une tombe ou dieu sait quoi, une urne ou un espèce de machin, et bien, il faut que ça serve à quelque chose, hein... que ça provoque encore un petit peu de scandale et que les gens viennent baiser, forniquer, vraiment là, qu'ils se sentent libres de transgresser tous les tabous, en disant cette bonne femme, elle mérite qu'on arrose sa tombe de foutre.
Source: La bas si j'y suis: Vous pouvez écouter l'émission en entier.
Confessions d'une ancienne prostituée. En écoutant de la musique (sud américaine) et du Chianti à portée des lèvres. Et d'abord, je vous interdit de pleurer!! Riez, oui, souriez, gueulez, ou taisez-vous à cette évocation de cette vie qui fut mienne et qui restera, à jamais, enterrée... l'heure venue. Oui j'ai vécu, et j'ai surtout CREVE, bien avant l'heure, de tout: crevé de faim, de l'absence de père, d'une mère trop sévère et pourtant trop aimante, crevé de tuberculose, d'échecs scolaires, d'angoisse devant la police, des marches la nuit pour trouver du fric, crevé d'amour (oh mes amours ratées, assassinées par la morale, par la soif immense du manque de l'autre et de soi-même, mutilées par l'inconnaissance...). Oui j'ai eu quatre enfants, par hasard car à l'époque la pilule n'existait pas, et j'ai été onze fois enceinte, et toutes les larmes du monde ne ressusciteront pas ces pauvres embryons innocents massacrés à coup d'avortements et de fausses couches plus ou moins officiels et sanglants, le dernier en prison. Qu'on me pardonne: la planète est déjà surpeuplée, 40'000 enfants meurent chaque jour de faim ou de mauvais traitements, sauvez-les donc au nom de Dieu!! Ce Dieu auquel je ne crois plus, il y a trop d'horreurs, de guerres, de tueries... Moi qui ai 70 ans, qui vais donc bientôt crever d'avoir trop crever, et trop vécu sans doute... Trente ans de prostitution, ça marque, ça use le corps et l'âme et vous donne pourtant un immense amour de la vie, et du respect humain des souffrances de l'Autre, de sa solitude, de son désespoir d'être privé de femme et de tendresse, de ses propres échecs qui rejoignent les vôtres, et si l'Au-delà existe, je souhaite y danser sur des musiques tziganes, boire des alcools merveilleux, et retrouver mes hommes, ceux que j'ai aimés, ceux que j'ai haïs, aidés, soulagés, espérés, attendus, refusés, réconfortés et portés par dessus tous les préjugés, les tabous, les hypocrisies de cette morale malade et inhumaine dont je n'ai pas crevé, je m'en suis simplement évadée vers plus de liberté au péril de ma vie. AMEN
Source: Aspasie
Bande de cons, voilà pourquoi parfois j'aimerais tuer! Alors au moins nous, les prostituées, nous prenons une sacrée revanche: de la chair et du foutre, des caresses en veux-tu en voilà, et on baigne dans le péché! Nous ne jouissons pas ou presque pas? Aucune importance. Les bourgeoises ne jouissent pas non plus... en plus, elles sont aigries, cocues, flétries, vouées au ménage, ternes, vieillies avant l'âge - et nous, nous sommes belles et scandaleuses, maquillées, ornées, nues, désirées et on nous paie!
Voilà pourquoi toutes ces vieilles rombières frustrées nous en veulent à mort... Et nous, on les emmerde! (Dans le fond, elles sont jalouses de nous.)
Source: Les Putes
Interview par Alain-Pierre Pillet, pour Pris de Peur n°7
- Qu'est-ce que la fureur érotique?
Grisélidis Réal: La fureur érotique est dans l'imaginaire un délire sans tabou ni frontières qu'il s'agit par une alchimie savante de canaliser et de réaliser sans trop de dégâts dans la pratique amoureuse et sexuelle: cannibalisme, viol, meurtre, corps tailladé, déchiqueté, brûlé sur l'autel de la passion et des pulsions chamelles. Tout se transmute, se sublime, se métamorphose en caresses, en savantes pénétrations, succions, baisers, échauffements, coups et pressions, étreintes et fusions qui vont de l'extrême douceur à l'extrême brutalité sans dépasser l'extrême limite séparant la vie de la mort.
- Votre plus belle caresse?
Grisélidis Réal: Prendre religieusement la queue d'un homme aimé dans ma bouche en la parcourant de petits coups de langue et de doigts comme en jouant de la harpe, d'une main mouillée de salive, et de l'autre pénétrer astucieusement son anus du doigt principal enduit de vaseline Monot (la meilleure), et une fois bien introduit, câliner la prostate, l'outrager, la toucher par de délicats tapotements jusqu'à la faire gonfler et durcir pour l'explosion finale, quand le sperme jaillit et que la prostate l'accompagne en sautant dans sa cage de boyau comme une tête d'oiseau pris au piège.
- Que vous a-t-on demandé qui vous ait tiré des larmes?
Grisélidis Réal: Un jour, quand je me prostituais dans la Vieille Ville de Genève, j'ai rencontré un homme qui me fit cette confidence terrible, nu sur mon lit, après m'avoir payée: "Ma femme est morte il y a quatre mois et ce soir, c'est la première fois que je refais l'amour".
La proximité de cette morte que je devais représenter s'est glissée entre lui et moi, m'a glacé le corps, m'a remplie d'épouvante, de culpabilité, de compassion, de douleur et de respect pour l'homme abandonné et la femme disparue. Je l'ai sentie, Elle, se coucher entre nous, en moi, revivre entre nos chairs: j'étais tout à la fois sa résurrection et sa trahison, ses larmes de mortes et les miennes vivantes ont jailli et se sont rejointes, mêlées à la jouissance de l'homme.
- Le désir change-t-il de sujet?
Grisélidis Réal: Chaque corps, chaque être, chaque représentation de l'amour est comme un navire changeant d'océan, appelant à son rythme un nouveau voyage, mystérieux, profane, criminel, avec ses exigences, ses confusions, ses rédemptions... il faut gonfler les voiles, faire reluire la coque, se laisser emporter, naufrager et jeter sur des rivages occultes chaque fois inconnus et chaque fois pareils.
- Qui aimez-vous?
Grisélidis Réal: Tous les hommes, et pourtant je préfère l'Inaccessible. l'Interdit, le seul Grand Maître des violences oniriques, celui à qui l'on n'a accès qu'en esprit en sachant qu'il nous est dérobé pour la vie et l'éternité.
Sources: Randomizm
+ Ecrits... Vains?
...Il y en a un qui revient toujours, malheureusement. Il reste des fois pendant trois heures. Il bandera pendant trois heures, mais il n'éjaculera jamais. Et moi, j'ai déjà tout essayé, les engueulades, la tendresse, la douceur, les encouragements, les crises de rage. Tout y a passé, mais il n'y a rien à faire, parce qu'il se cramponne à son autopunition. Vous voyez ce que je veux dire. D'ailleurs, ça je l'ai expliqué en détail là. Vous verrez, comme c'est par ordre alphabétique.
- Il s'appelle comment?
- Il s'appelle Daniel... Alors attendez que je regarde. Voilà: cas psychologique, il y a tout ça, vous voyez? Tout ça. ça fait trois pages de mon carnet.
- Et votre carnet, c'était pas destiné à... C'était pour vous, c'était pratique?
- Ah! mais c'est ma bible, moi je peux pas travailler sans ça!
- Vous ne pouvez pas travailler sans ça?
- Je vais vous expliquer: quand quelq'un téléphone "bonjour, je peux venir?", je dis oui oui, qui c'est? Bon, c'est Pierre, c'est René, c'est Roger, enfin bref. J'entends déjà à la voix, si... Et comme il arrive dans les trois minutes, parce que la cabine elle est en bas de la rue. Des fois, ils arrivent au pas de course, j'ai pas le temps de refermer le carnet, de la planquer, on sonne déjà à la porte. Alors, il faut savoir où vous en êtes, parce que sinon, il vous dira "bon, je te donne combien?" Comme l'autre fois. Et puis des fois, il baissera de moitié. Et après vous avez un individu devant vous, il faudrait tout recommencer à zéro, c'est-à-dire faire une recherche sur son corps, où sont les points sensibles, s'il faut lui mettre un doigt dans le cul ou pas, s'il faut le sucer à gauche, à droite, devant, derrière. Enfin toutes les manoeuvres, elles seraient à rechercher. Et ça, ça prend du temps et on risque de faire des fausses manoeuvres, tandis que quand vous avez des indications minimum... ce petit carnet, il est petit, moi, j'ai pas un bouquin comme ça, j'ai pas le temps de lire beaucoup. C'est réduit au strict minimum, des indications techniques.
- Et Daniel?
- Eh bien, voilà. D'ailleurs, je l'ai marqué là. C'est un homme, il bandera pendant trois heures. Lui, il veut pas qu'on le brutalise. Il faut qu'on soit très gentille, très douce, comme une petite fille, comme si c'était deux gosses qui s'amusaient dans un buisson, comme des amours enfantines interdites, qu'il n'a pas vécues et qui sont restées comme une nostalgie en lui. Et puis en même temps qu'on le rassure, il faut quand même l'encourager. Et alors, je vous dis, le sperme monte dans sa queue, mais il redescend tout aussi sec. Parce que le type, il s'empêche de jouir. Parce que depuis tout petit on lui interdit de prendre du plaisir sexuel, alors il est resté sur cette interdiction. Mais c'est une angoisse épouvantable. Il souffre vraiment atrocement. Moi j'en ai pitié. C'est un homme charmant, intellectuel...
Source:
Editions Hermaphrodites: Vous pouvez lire l'entretien en entier.
- Pour info: Sur le site TSR Info: La prostituée Grisélidis Réal a été inhumée. La dépouille de l'écrivaine prostituée a été transférée au "panthéon" genevois.
- Et encore: Sur le site du Courrier: Grisélidis Réal repose aux côtés de Borges... et de Calvin.
- Sur quel sexe: Deux livres de Grisélidis Réal: Carnet de bal d'une courtisane et Le noir est une couleur.
- Les livres de Grisélidis Réal aux Editions Verticales.